La Connaissance Scientifique
1 La connaissance mathématique est d’abord un accord de l’esprit avec lui-même.
"Nos idées, par exemple de mathématique, d'astronomie, de physique, sont vraies en deux sens. Elles sont vraies par le succès ; elles donnent puissance dans ce monde des apparences. Elles nous y font maîtres, soit dans d'art d'annoncer, soit dans l'art de modifier selon nos besoins ces redoutables ombres au milieu desquelles nous sommes jetés. Mais, si l'on a bien compris par quels chemins se fait le détour mathématique, il s'en faut de beaucoup que ce rapport à l'objet soit la règle suffisante du bien penser. La preuve selon Euclide n'est jamais d'expérience ; elle ne veut point l'être. Ce qui fait notre géométrie, notre arithmétique, notre analyse, ce n'est pas premièrement qu'elles s'accordent avec l'expérience, mais c'est que notre esprit s'y accorde avec lui-même, selon cet ordre du simple au complexe qui veut que les premières définitions, toujours maintenues, commandent toute la suite de nos pensées. Et c'est ce qui étonne d'abord le disciple, que ce qui est le premier à comprendre ne soit jamais le plus urgent ni le plus avantageux. L'expérience avait fait découvrir qu'il faut de calcul et de géométrie pour vivre, bien avant que la réflexion se fût mise en quête de ces preuves subtiles qui refusent le plus possible l'expérience, et mettent en lumière cet ordre selon l'esprit qui veut se suffire à lui-même. Il faut arriver à dire que ce genre de recherches ne vise point d'abord à cette vérité que le monde confirme, mais à une vérité plus pure, toute d'esprit, ou qui s'efforce d'être telle, et qui dépend seulement du bien penser." Alain Idées - Introduction à la Philosophie 1e Partie : Platon, Chap. V ("la caverne") in Les Passions et la Sagesse
2 La connaissance expérimentale est un composé de réception et de notre activité
« Que toute notre connaissance commence avec l'expérience, il n'y a là aucun doute; car par quoi notre pouvoir de connaître serait-il éveillé et mis en exercice, si cela ne se produisait pas par des objets qui frappent nos sens, et en partie produisent d'eux-mêmes des représentations, en partie mettent en mouvement notre activité intellectuelle pour comparer ces représentations, pour les lier ou les séparer, et élaborer ainsi la matière brute des impressions sensibles en une connaissance des objets, qui s'appelle expérience ? Selon le temps aucune connaissance ne précède donc en nous l'expérience, et toutes commencent avec elles. Mais bien que toute notre connaissance commence avec l'expérience, elle ne résulte pas pour autant toute de l'expérience. Car il se pourrait bien que toute notre connaissance d'expérience elle-même soit un composé de ce que nous recevons par des impressions, et de ce que notre propre pouvoir de connaître ( à l'occasion simplement des impressions sensibles) produit de lui-même, addition que nous ne distinguons pas de cette matière élémentaire, tant qu'un long exercice ne nous a pas rendus attentifs à ce qui est ainsi ajouté et habiles à le séparer. C'est donc pour le moins une question qui a encore besoin d'une recherche plus poussée, et que l'on ne peut régler sur la première apparence, que celle de savoir s'il y a une telle connaissance indépendante de l'expérience et même de toute les impressions des sens. On nomme a priori de telles connaissances, et on les distingue des connaissances empiriques, qui ont leur source a posteriori, c'est à dire dans l'expérience. » E. Kant, Critique de la raison pure, Introduction
3 "Le savant complet est celui qui embrasse à la fois la théorie et la pratique expérimentale.
1°) il constate un fait ; 2°) à propos de ce fait, une idée naît dans son esprit ; 3°) en vue de cette idée, il raisonne, institue une expérience, en imagine et en réalise les conditions matérielles. 4°) de cette expérience résultent de nouveaux phénomènes qu'il faut observer, et ainsi de suite. L'esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours placé entre deux observations : l'une qui sert de point de départ au raisonnement, et l'autre qui lui sert de conclusion.
Pour être plus clair, je me suis efforcé de séparer les diverses opérations du raisonnement expérimental. Mais quand tout cela se passe à la fois dans la tête d'un savant qui se livre à l'investigation dans une science aussi confuse que l'est encore la médecine, alors il y a un enchevêtrement tel, entre ce qui résulte de l'observation et ce qui appartient à l'expérience, qu'il serait impossible et d'ailleurs inutile de vouloir analyser dans leur mélange inextricable chacun de ces termes. Il suffira de retenir en principe que l'idée a priori, ou mieux, l'hypothèse, est le stimulus * de l'expérience, et qu'on doit s'y laisser aller librement, pourvu qu'on observe les résultats de l'expérience d'une manière rigoureuse et complète. Si l'hypothèse ne se vérifie pas et disparaît, les faits qu'elle aura servi à trouver resteront néanmoins acquis comme des matériaux inébranlables de la science."
Claude Bernard Introduction à l'Etude de la Médecine expérimentale, 1865


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